Instances psychiques et cinq mouvements selon le Lingshu 8
Docteur Philippe Castera, 4 rue de Fleurus 33000 Bordeaux
Docteur Pierre Dinouart-Jatteau, 52 rue de Marseille 33000 Bordeaux
SAA

Résumé : Les auteurs proposent une traduction d’un passage du Lingshu 8 définissant 5 instances psychiques. La présentation originale du texte chinois souligne les liens de contrôle entre ces instances, et les met en perspective avec les cinq mouvements. Les caractères les illustrant ajoutent une dimension très évocatrice de leur sens et de leur appartenance à un mouvement. Ce modèle de construction de la pensée rend possible des interventions thérapeutiques, notamment par l’acupuncture, pour harmoniser les déséquilibres en fonction des lois des 5 mouvements.
Mots clés : Instances psychiques, xin, yi, zhi, si, lu, zhi, cinq mouvements.

1- Introduction.

La plupart des concepts traditionnels échappent à des définitions trop strictes, rigides. De ceci découle, souvent, des interprétations multiples ou contradictoires.

Ainsi, selon le contexte, shen peut être traduit par « Esprit », « Conscience », « Vitalité », « Divinité », « Pensée », « Mentalité »…..

De ce fait, il apparaît discutable de donner une traduction décontextualisée d’un caractère.

Nous résumions ceci en 1998 par : « En médecine chinoise tout caractère ne devient concept que dans un contexte » [1].

Pour nous aider nous devons systématiquement nous poser les questions suivantes:

* Qu'elle est la raison d'être de ce concept, dans ce contexte?
* De quel problème est-il la solution?

Afin d’illustrer ce propos il nous a paru intéressant de reprendre un passage du Lingshu 8 qui a fait l’objet d’interprétations souvent différentes. Cinq instances psychiques nous semblent pouvoir être mises en relation avec les cinq mouvements. La construction des caractères renforce également la compréhension du texte.

Cette présentation n’a aucune prétention de certitude. Notre objectif est plutôt de vous faire partager ce qui pour nous est, aujourd’hui, une évidence, et sera vite contredis, peut être, demain.

2- Le texte [1-8].

« Avoir la possibilité de prendre en charge les choses, ceci s’appelle l’intelligence (xin) ;
Se remémorer ce que l’intelligence possède, ceci s’appelle l’intention (l’idée) (yi) ;
Conserver ce que l’idée possède, ceci s’appelle la volonté (le vouloir) (zhi) ;
La raison qui fait changer la volonté qui se maintenait, ceci s’appelle la réflexion (si) ;
La raison qui fait se déployer la réflexion qui approfondissait, ceci s’appelle le projet (lu) ;
La raison qui fait traiter toutes choses dans un projet, ceci s’appelle le savoir-faire (zhi). »
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Cet extrait est issu du chapitre 8 du Lingshu et est reproduit in extenso dans le chapitre 1 du zhenjiu jiayi jing, à deux ou trois caractères près. Notre traduction a été élaborée à partir du texte original en chinois, mais a été travaillée en comparaison avec 8 traductions disponibles [1-8].

3- Commentaires [1-9]

3.1. Xin.


« Avoir la possibilité de prendre en charge les choses, ceci s’appelle l’intelligence (xin) »

Comme toujours le texte original en chinois laisse la place à de nombreuses traductions très différentes [1-8]. Finalement, quelle est l'utilité du concept de "xin" dans ce contexte.

Si l'homme est conçu comme un pays, une population, il est important que les forces qui l'animent et que le vécu de l'animation aient un guide, un souverain. Celui-ci sait tout ce qui se passe dans son pays, tout ce qui concerne son peuple, il a "la connaissance des choses et des êtres". Par cette connaissance il peut contrôler, ou plutôt harmoniser tout ce qui se passe dans son pays et tout ce qui concerne son peuple.

En Chine, l'Empereur a cette connaissance, et ce pouvoir lui vient de sa position au Centre, centre de la cité interdite et centre du pays. Le centre est le lieu qui permet de tout appréhender avec une égale distance, c'est la position de la neutralité. Le centre est le lieu qui permet de contrôler, avec une égale autorité, toutes les limites du territoire.

Xin évoque ici le Coeur, mais le Coeur en tant que centre-souverain de l'homme, celui qui a non seulement la connaissance, mais surtout l’intelligence de toutes choses, dans le corps et le mental de l’homme.



3.2. Yi.

« Se remémorer ce que l’intelligence possède, ceci s’appelle l’intention (l’idée) (yi) »

Dans le caractère, le cœur (xin) est surmonté de la note de musique (yin).

Larre [5] traduit par "propos". Pour lui, yi est l'intention, le coeur que celui qui parle, pense, agit, met dans ce qu'il exprime.
Dans le contexte, xin vient de nous être présenté comme celui ayant l’intelligence de toutes choses. C'est du cœur, c’est de cette connaissance du tout que surgit yi, l’idée, l’intention ou le désir, moteur fondamental de la pensée, mais encore fugace et aléatoire comme une note de musique.
Yi est comme une étincelle, comme une illumination. Notre monde moderne aurait placé une ampoule électrique s’éclairant au-dessus d’un cerveau, illustrant de l’« Euréka » des grecs anciens. Les chinois ont choisi une note de musique sur un cœur. La pensée se transfère au centre, au lieu du sommet.

Le mouvement illustré ici par le yi est plutôt le Feu, auquel le désir s'identifie souvent. Le Coeur correspond d'ailleurs classiquement à cet élément. Du Cœur/Centre, intelligence et équipotence, nous passons au Cœur/Feu, idée et illumination.

3.3. Zhi.

« Conserver ce que l’idée possède, ceci s’appelle la volonté (le vouloir) (zhi) »

Dans le caractère nous retrouvons le Coeur, qui est surmonté par la plante qui s'élève du sol.
La note de musique, fugace, impalpable, de yi, devient ici un plante qui a germée et qui s'élève, se dresse vers le Ciel, avec ses racines en Terre.
L'idée s'enracine et se développe, dans une volonté.

Un citation de Larre et Rochat de la Vallée [9] nous semble éclairante:
« Vouloir (zhi) : quand le Coeur persiste en son intention et la développe. Le mouvement du Coeur s'oriente continuement vers un but et tend tout l'être, vigoureusement et viscéralement, vers une réalisation, la première étant de vivre. »

Il y a dans tout ceci l'évocation de la force, de la puissance du Rein.
Le mouvement illustré par zhi est celui de l'Eau. Dans la loi des 5 mouvements, comme l'Eau contrôle le Feu, zhi contrôle yi. Autrement dit sans volonté, sans « vouloir », l'idée s'éteint.

3.4. Si.


La raison qui fait changer la volonté qui se maintenait, ceci s’appelle la réflexion (si)

Dans le caractère nous retrouvons encore le Coeur, qui cette fois est surmonté d’un champ cultivé.
L'idée (yi) ancrée et tendue vers un but par la volonté (zhi), se construit, s'évalue, est tournée et retournée: c'est la pensée, la réflexion (si).
Il s'agit ici de la pensée physiologique, et non de la pensée qui tourne en rond, obsession pathologique.

Selon Zhang Jie Bin [5] : « Que zhi se maintient mais change, c'est que l'ensemble formé par yi et zhi, tout en étant fixé, tourne et retourne les données, calculant, supputant, mesurant; c'est alors si (la pensée). »

Selon le Taisu [5] : « le zhi s'étant concentré et maintenu, change et tourne à la recherche des différentes possibilités: c'est la pensée (si). »

La réflexion n'est donc possible que parce qu'il y a l'idée et la volonté. Mais l'idée et la volonté ne sont harmonieuses que si la pensée permet le changement.

Le mouvement illustré par "si" est le mouvement de la Terre. Il est important que la volonté, le vouloir puissent évoluer en fonction de la réflexion, et non se figer dans une psycho-rigidité. La Terre contrôle l'Eau, la pensée ou réflexion (si) contrôle la volonté ou vouloir.

3.5. Lu.


« La raison qui fait se déployer la réflexion qui approfondissait, ceci s’appelle le projet (lu) »

Dans le caractère nous retrouvons la pensée (si) enveloppée des rayures du tigre.
Le tigre est le symbole de l'agilité, de la souplesse musculaire permettant le bondissement.

Selon Taisu [5] : « Quand la pensée, qui changeait et qui cherchait, s'inverse et se tourne au loin vers l'avenir (va de l'avant), alors c'est lu (la projection). »

L'idée (yi) est apparue, comme une étincelle fugace. La volonté (zhi) l'a ancrée, maintenue, tendue vers un but. La pensée (si) pèse, suppute, tourne et retourne. Lu, projète, prévoit, imagine, créé. Il y a là comme un bond en avant.

Le mouvement illustré par "lu" est le mouvement du Bois. "Lu" permet d'avancer et empêche la pensée (si) de tourner en rond. Lu contrôle si, comme le Bois contrôle la Terre.

3.6. Zhi.


« La raison qui fait traiter toutes choses dans un projet, ceci s’appelle le savoir-faire (zhi) »

Selon Larre [5]: « quand on connaît réellement, on sait que faire et comment faire. La décision est juste, l'acte efficace, la vie puissante ».

La capacité à se déployer au loin et puissamment définit lu, le projet. Mais une projection, une imagination non retenue, peut aboutir à la dissipation de la pensée, voir au délire. La sagesse, le savoir-faire (zhi) ramène les pieds sur terre, maintient la projection dans les limites du concret: la gestion des choses et des êtres.

Le mouvement illustré par zhi est le mouvement du Métal. La sagesse (zhi) moissonne et engrange, donne un coup d'arrêt à la projection, dans une réalisation concrète.
Nous ne trouvons plus le cœur dans le caractère, mais la parole sortant de la bouche surmontée de la connaissance (la flèche et la bouche – la parole qui vise juste). Du mental nous passons à la réalisation.

4. Conclusion

Toute séparation des 5 instances psychiques présentées ici ne saurait être qu’artificielle. L’équilibre sous la forme d’un contrôle mutuel selon la loi des 5 mouvements, permet de mieux comprendre l’harmonisation permanente et nécessaire entre ces 5 instances.
La vie est changement. Toute fixation et amplification d’un mouvement créé un déséquilibre rapidement douloureux, pour soi ou pour les autres. Ce déséquilibre est accessible à un traitement acupunctural, d’autant plus efficace qu’il s’accompagne d’une prise de conscience du patient.
Sans donner de recettes miracles, nous encourageons tous les thérapeutes à s’approprier le paradigme proposé.


Bibliographie.

1- Castera Ph, Dinouart-Jatteau P. Les treize instances psychiques – définitions du zhen jiu jia yi jing. Actes du 12eme congrès de l’AFERA, Nîmes 1998 : 33-57.
2- Andres G, Milsky A. Zhen jiu jia yi jing. Revue française d’acupuncture 1983 ; 34 : 49-57.
3- Ming Wong. Lingshu. Editions Masson, Paris, 1987.
4- Dang VH. Jia yi jing – Tome 1. Editions Masson, Paris, 1989.
5- Larre Cl. Rochat de la Vallée E. Les mouvements du Cœur. Editions Desclée de Brouwer, Paris, 1992.
6- Auteroche B. La pensée chinoise et les sentiments. Folia sinothérapeutica 1993 ; 16 : 8-11.
7- Wu JN. Lingshu, the spiritual pivot. Asian spirituality, Taoist studies series, Washington DC, 1993.
8- Yang SZ. Chace C. The systematic classic of acupuncture and moxibustion. Blue Poppy press, USA, 1994.
9- Larre Cl., Rochat de la Vallée E. Suwen, les 11 premiers chapitres. Editions Maisonneuve, Moulins-Les-Metz, 1993.