Jean-Claude DUBOIS
A. L’APPENDICE XIPHOÏDE, CRITÈRE D’ESTIMATION DU CAPITAL VITAL INDIVIDUEL.
Parmi les critères d’estimation du capital vital individuel, le Huangdi Neijing aux chapitres 47, 4, 29 et 46 de Lingshu, rapporte au Cœur le segment thoracique et notamment l’appendice xiphoïde [1]. Autant dire que cette région du corps revêt pour la médecine chinoise une importance toute particulière.
La médecine moderne aussi s’attache aux singularités du segment thoracique mais c’est surtout pour déterminer les angles du quadrilatère de l’aire cardiaque et la direction subséquente du cœur ainsi que de ses zones d’auscultation. Les dimensions de cette aire varient avec l’angle xiphoïdien qui dépend lui-même des dimensions du thorax. Quand le thorax est étroit le cœur est allongé de haut en bas et sa direction se rapproche de la verticale; quand le thorax est large le cœur est allongé transversalement et sa direction se rapproche de l’horizontale; quand le thorax est de dimensions moyennes, le cœur se rapproche de l’horizontale et se dirige obliquement en avant, à gauche et légèrement en bas.
La médecine chinoise traditionnelle, du fait de sa perspective vitaliste
appréhende cette géométrie de façon totalement différente.
Du segment thoracique, par excellence celui du Poumon et du Cœur, c’est
surtout la présence ou l’absence, les variations de forme et de
consistance de l’appendice xiphoïde (heyu ) qui retiennent son attention.
Dans son Introduction à la Médecine (yixue rumen), texte publié
en 1575, Li Chan donne une synthèse remarquable de ces enseignements
du Neijing, des relations existant entre le tempérament d’un sujet,
sa sensibilité aux influences externes, sa réactivité psychique
et la forme et la consistance de l’appendice xiphoïde [2].
Ses remarques, éventuellement combinées avec celles que fit au
XXè siècle sur le même sujet le médecin français
hippocratisant Paul Carton méritent, selon mes propres observations,
d’être mieux connues et valorisées car elles sont en pratique
d’une utilité certaine comme le montrera l’observation qui
termine cet exposé. Il faut toutefois apprendre à en interpréter
les données en fonction de chaque cas individuel et se garder de tout
stéréotype[3] .
B. RM15 ET LIEU DU COEUR
Concernant l’appendice xiphoïde et ses rapports avec le Cœur
il y a cependant encore dans la tradition chinoise quelque chose à quoi
un Paul Carton n’aurait sans doute jamais pensé.
En Chine ce segment osseux est encore appelé Queue de tourterelle (jiuwei
? ? ) (Lingshu 10) et le point vital qui s’y trouve, RM15, embranchement
du méridien Ren Mai (Vaisseau Conception), porte ce même nom de
Queue de tourterelle. Il est situé sur l’appendice lui-même,
à un demi-pouce sous le rebord inférieur du sternum, ou à
un pouce sous le rebord sternal lorsque l’appendice est absent. Classiquement
on le donne aussi à 7 pouces au-dessus de l’ombilic. Ce point est
encore nommé Queue de plumes (weiyi ??), à cause de l’analogie
de forme avec la queue des oiseaux. L’Occident préfère,
rappelons le, y voir la forme d’une épée et les anatomistes
ont remarqué qu’il était fréquemment percé
d’un trou. Le Cœur et le médiastin sont ainsi comme recouverts,
cachés et protégés par l’appendice xiphoïde.
RM15 porte encore d’autres noms fort évocateurs comme “résidence
de l’esprit” ( shenfu ??) dans le Jianjingfang de Sun Si-miao et
“Cache du Cœur” (xin yan ??) dans le Zhouhou de Ge Hong. Quant
au Jia Yi Jing il l’appelle simplement heyu, du nom de l’appendice
lui-même. C’est dire le lien étroit qu’on reconnait
à ce point avec l’appendice xiphoïde, le Cœur et l’Esprit
depuis les temps les plus anciens.
Il est aussi parmi les douze points “source” (yuan ?) décrits
par Lingshu 1 celui qui se rapporte aux “graisses” (gao ?), particulièrement
semble t-il celles qui sustentent la base du Cœur, ce qui nous fait penser
à la présence à cet endroit du plexus cardiaque, situé
autour des gros vaisseaux de la base du cœur et constitué par les
anastomoses des rameaux cardiaques du pneumogastrique et du sympathique.
Ses principales indications sont l’épilepsie, les hyperesthésies
de l’abdomen (signe de plénitude) ou le prurit (signe de vide),
certaines dyspnées asthmatiformes et sensations de plénitude de
la poitrine. Les ouvrages contemporains insistent surtout sur son efficacité
dans l’épilepsie et... l’ascaridiose biliaire. On a montré
que sa puncture régularisait les fonctions gastro-intestinales et la
tension artérielle. C’est un point qui doit être alors puncturé
assez profondément, en oblique vers le bas mais à condition de
s’être assuré d’abord de l’absence d’un
gros foie ou d’une grosse rate.
Dans le Yixue Rumen, l’importance et la fonction de ce point RM15 ont
été mis en évidence de façon très originale.
Habituellement, les ouvrages d’acupuncture chinois, depuis l’antiquité
jusqu’à nos jours, décrivent les 7 points du Vaisseau Conception
situés au-dessus de l’ombilic jusqu’au milieu de la poitrine,
soit RM9,10,11,12,13,14 et 16, du bas vers le haut, chacun étant référé
au point suivant : RM9 une distance en dessous de RM10, RM10 une distance en
dessous de RM11, RM11 une distance en desous de RM12 etc.
Dans le Yixue Rumen ces 7 points sont explicitement référés
à Jiuwei, la “queue de tourterelle”, c’est-à-dire
à RM15 et à l’appendice xiphoïde. Ainsi RM9 est donné
à 6 distances sous Jiuwei, RM10 à 5 distances sous Jiuwei, RM11
à 4 distances sous Jiuwei, RM12 à 3 distances sous Jiuwei, RM13
à 2 distances sous Jiuwei, RM14 à une distance sous Jiuwei et
RM16, qui le suit immédiatement, à 1 distance au-dessus de Jiuwei
.
C’est une singularité tout à fait remarquable qui ajoutée
à d’autres doit retenir l’attention. C’est aussi la
preuve, disons le en passant, que Soulié de Morant a bien utilisé
le Yixue Rumen pour décrire les points d’acupuncture dans son grand
Traité mais sans comprendre vraiment les significations profondes que
l’auteur chinois y avait glissées [4]. Car Li Chan nous oriente
en fait vers ce que nous pourrions appeler le Lieu du Cœur, nommé
par certains taoïstes, comme Ge Hong, le « Palais écarlate
» ( jiang gong ?? ). Cette demeure située juste au-dessous du Coeur
est identifiée par eux au Champ de Cinabre Médian (zhong dan tian???)[5].
Elle est recouverte par la Queue de tourterelle, c’est-à-dire par
l’appendice xiphoïde, comme le note un texte : « l’os
que les médecins appellent la queue de la tourterelle (…) recouvre
cette région du corps ».
Dans le Nanjing Jizhu, le plus important commentaire du Classique des Difficultés,
ce Palais écarlate est associé explicitement aux fonctions du
Cœur [6] (cf. Fig.ci-dessous, col.8-11, commentaire de Yang Kang-hou sur
la Difficulté 42 (= 6x7)). On le décrit d’abord comme “ténu”,
“délié” (xian) c’est-à-dire capable de
“traverser toutes choses” et “en charge des responsabilités”
(ren), habité de 9 esprits et d’un commandant en chef nommé
Palais Écarlate, où réside le Corps Originel du Vieillard
du Pôle Sud (nanji laoren yuanxian zhi shen ????????), assisté
de 3600 Officiers, toutes appellations qui se rapportent au Cœur-Esprit.
Puis on lui associe le Cœur Souverain qui gouverne le corps, selon la définition
de Suwen.
Wang Jiu-si : Nanjing Jizhu (1505) : Cœur et Palais Ecarlate.
Chung Hwa Book Company, Taiwan, 1973.
Autrement dit, la physiologie énergétique du Cœur dans
ce texte de médecine est subordonnée aux réalités
subtiles qui peuvent s’y découvrir par des pratiques méditatives.
La physiopathologie, la sémiologie et la thérapeutique du Cœur,
notamment par acupuncture vont ainsi dépendre étroitement de cette
donnée.
Par exemple ont dit que toutes les maladies du cœur viennent d’abord
de chagrins, mélancolies, inquiétudes ou préoccupations
(Lignshu 4 et Difficulté 49 (=7x7) du Nanjing) ; c’est ensuite
seulement que les énergies perverses peuvent s’y frayer un passage.
C’est pourquoi les Sages n’ont pas de maladies du Cœur ajoutent
ces textes ; ils savent, note l’auteur du Yixue Rumen, se préserver
de ces poisons de l’âme.
C. UN CAS CLINIQUE : “Epilepsie” et RM15
Histoire de la maladie
Madame B. Angèle, 22 ans (née en 1982), d’origine bulgare,
consulte le 3-12-2004 pour des manifestations de type neurologique qualifiées
d’invalidantes. Depuis 3 ans, elle souffre de crises comportant des scènes
de “déjà vu”, précédées d’une
tendance lipothymique : vertiges, sueurs, suivis par une brusque amaurose et
surdité transitoires puis se terminant par une grande fatigue. Ces derniers
signes qui précèdent les scènes de “déjà
vu” vont cependant en s’atténuant, mais ce qui inquiète
la malade et motive la consultation c’est l’apparition depuis un
mois de céphalées sus-orbitaires avec irradiations en étau
puis occipitales, aggravées par le temps humide. Elle décrit des
sensations de dédoublement de la personnalité par exemple lors
de la marche (“je me vois marcher”), parfois en urinant ou en sortant
de la douche. Ces sensations sont suivies par une bouffée de chaleur
prenant son origine au niveau du cœur puis montant jusqu’au visage,
avec chaleur des joues mais sans rougeur et s’accompagnant de sensations
intenses de “rétraction” au niveau de la poitrine. On note
enfin des troubles du sommeil sur un fond d’humeur changeante et craintive
plus des douleurs lombaires avec irradiation douloureuses sur le trajet sciatique
L5-S1.
La plupart de ces manifestations morbides peuvent être mises en relation
avec les conditions psychologiques difficiles dans lesquelles vit cette jeune
femme depuis plusieurs années auxquelles s’ajoute le stress de
sa vie quotidienne. Dans les antécédents personnels, on ne note
rien de particulier à part des douleurs de la région lombo-sacrée
et une sciatalgie type L5-S1 occasionnée par un traumatisme lors d’une
baignade en 2003. Il existe une notion familiale d’accidents “cérébraux”,
sans autre précision.
Examen clinique et paraclinique
A l’examen clinique la tension est à 11/8, pouls tendu, partie
antérieure de la langue rouge. Réflexes normaux. Lors de la palpation
thoracique, on note un appendice xiphoïde court et menu; la pression douce
sur l’appendice au niveau du point RM15 déclenche une forte douleur
et la malade déclare alors que ce point est souvent très douloureux
spontanément.
Un scanner cérébral a été demandé au moment
de l’apparition des céphalées. Il ne révèle
qu’un épaississement muqueux rhinopharyngé prédominant
à gauche avec des formations liquidiennes millimétriques compatibles
avec des phénomènes inflammatoires. Mais aucune anomalie n’est
décelée qui permettrait d’expliquer la symptomatologie.
L’EEG est à la limite de la normale. A distance des crises, l’interprétation
est difficile quant à l’existence de pointes.
La radio de la région lombaire montre un discret bâillement postérieur
du disque L5-S1.
Diagnostic et traitement
J’évoque la possibilité de troubles épileptiques
qui se seraient aggravés de céphalées de tension. Je me
souviens qu’une fameuse chanson de points (celle qui « surpasse
la chanson de Jade », shengyuge???) recommande l’association RM15,
C7 et IG3 pour obtenir une guérison immédiate de certains troubles
dits “épileptiques” :
Houxi jiuwei ji shenmen, zhiliao wuxian li bian quan [7]
?????? ?, ???????
Je m’attends malgré tout… à devoir pratiquer plusieurs
séances.
Mode de puncture : RM15 : puncture oblique vers le bas, aiguille insérée
sur 1 pouce. C7 : puncture dite “somnifère”, que je pratique
souvent, et qui consiste à insérer l’aiguille dans le sens
contraire du méridien dans la fine “coulée des shen”.
IG3 : puncture perpendiculaire, à 1 pouce de profondeur, avec stimulation
pour “saisir le Qi”.
Résultats
La patiente est revue le 20-12-2004. Tous les troubles ont disparu : aucune
crise de “déjà vu”, disparition totale des céphalées,
le sommeil est normalisé, l’humeur est devenue enjouée.
La douleur spontanée du point xiphoïdien a disparue. La patiente
fait la remarque suivante : pendant les 5 jours qui suivirent la séance,
elle a ressenti plusieurs fois par jour de fortes sensations de contraction
et de relâchement alternées au niveau du point RM15. Tout a ensuite
cédé, les troubles ont disparu. La lombalgie même s’est
améliorée, il reste cependant des irradiations douloureuses sur
le trajet du sciatique, qui seront traitées au cours de cette deuxième
et dernière séance. Six mois plus tard, renseignements pris à
quelques reprises par téléphone, la personne se portait toujours
parfaitement bien.
Discussion
Les impressions de “déjà vécu” ou de “déjà
vu”, isolément ou en association avec des troubles émotionnels
permanents relèvent habituellement “d’épilepsie dite
temporale”. Ces patients peuvent être classés en idéatifs
et en émotifs. Les premiers ont une personnalité rigide et le
foyer lésionnel est plus volontiers localisé dans la région
temporale gauche. Les seconds souffrent d’une hyperexpressivité
émotionnelle et le foyer temporal est localisé le plus souvent
à droite. D’après les troubles observés, notre patiente
serait à situer dans ce second groupe si la preuve électroencéphalographique
avait pu en être apportée. Les circonstances de sa vie, particulièrement
stressantes, expliquent par ailleurs l’apparition récente de céphalées
de tension. Donc il faut parler ici de troubles de nature épileptiforme,
sans plus de précisions, en relation avec les difficultés et le
stress de la vie moderne.
L’épilepsie est déjà évoquée en médecine
chinoise dans le Neijing sous le nom de dianji (??). Mais la grande étude
princeps, qui devait influencer les travaux ultérieurs, est celle de
Sun Si-miao dans les « Prescriptions essentielles valant mille onces d’or
» (qianjin yaofang ????)(682). La maladie s’y trouve nommée
dianxian (??). Il y a unanimité depuis pour reconnaitre dans l’acupuncture
le moyen privilégié du traitement des crises.
La crise d’épilepsie étant traditionnellement perçue
comme un mouvement interne d’énergie et de glaires qui vient “voiler
le Cœur-Esprit (xinshen beimeng ????), on conseille comme l’une des
meilleures associations de points la combinaison de IG3, RM15, C7.
- IG3 est puncturé en tant que point d’ouverture du méridien
Dumai, lequel pénètre dans le cerveau et est en relation étroite
avec la conscience. Mais il est aussi un point du méridien d’ Intestin
grêle qui est en relation Avers-Revers (biaoli ) avec le Cœur, lequel
gouverne la clarté du Conscient (xin zhu shenming ????), en cela étroitement
lié au cerveau, “réceptacle de l’Esprit originel”
(yuanshen zhi fu ????).
- C7 est puncturé en tant que point “source” du méridien
du Cœur, qu’il apaise en tranquillisant l’Esprit.
- RM15 est le point d’où part le « Bie » du Vaisseau
Conception (Lingshu 10). Il dissipe les blocages d’énergie et clarifie
le Cœur-Esprit (sanyu daoyi, qingxin ningshen ????,????) ; il peut parfois
à lui seul traiter certaines crises d’épilepsie. Mais on
ne doit jamais y appliquer la moxibustion.
Il serait souhaitable que des neurophysiologistes, des neuropsychiatres et des savants d’autres disciplines s’attachent à expliquer les raisons de l’efficacité d’une telle formule de points, dans les conditions bien déterminées où elle est indiquée et où nous l’avons utilisée dans le cas rapporté ci-dessus. De tels exemples sont nombreux. Ils montrent que l’acupuncture traditionnelle est une discipline médicale à part entière et ne saurait être réduite à une suite d’“actes techniques”.
BIBLIOGRAPHIE
1. Lingshu Jing ???. Beijing: renmin weisheng chubanshe; 1981
2. Li Chan. Yixue Rumen????, Introduction à la Médecine. Edition
établie par Gao Deng-ying et
Zhang Sheng-xin. Shanghai: Shanghai kexue jishu wencai chubanshe; 1997
3. Dubois JC. Aux sources de l’Acupuncture française, le Cœur
dans le Yixue Rumen de Li Chan
(1575), in Connaissance de l’Acupuncture, Editions You-Feng Paris 2005
pp.104-136.
4. Soulié de Morant G L’Acuponcture chinoise (???). ed posthume
Paris: Editions Jacques Laffitte;
1957. Maloine; 1972.
5. Ge Hong : Bao Pu Zi ? ??vol.18, éditions zhongguo zhongyiyao, Beijing
1997 p.170. Ge Hong
est avec son épouse Bao Gu, spécialiste dans l’art de moxibustion,
une référence importante de Li
Chan, qui les citent parmi les 13 Sages de la médecine de l’Antiquité.
6. Wang Jiu-si : Nanjing Jizhu (????). Paru en 1505. A cette époque les
81
Difficultés du Nanjing furent regroupées en 13 grands chapitres.
7. Yang Ji-zhou (1522-1620), Grand Compendium de l’Acupuncture-moxibustion,
(zhenjiu dacheng
? ? ? ?) cf.version commentée par l’institut de recherches sur
la médecine chinoise de la
province de Heilongjiang, éditions Renmin, Beijing 1984 p.309