Les sept sentiments (qi qing)


Introduction
Dans l’organisation subtile de l’homme, la médecine chinoise distingue trois niveaux :
- celui des shen principes organisateurs de la vie de l’être humain, en particulier pour ceux qui sont situés avant le cœur des shen, les hun et les po, le shen étant le principe fondateur et central, les hun et les po permettant d’explorer respectivement les états supérieurs et inférieurs de l’être.

- celui des “désirs fondamentaux”, des “vouloir vivre”, les wu zhi. Liés au jing et à la pulsion fondamentale de la vie, ils se déclinent en cinq : colère (nu), joie (xi), souci (si), tristesse (you), peur (kong) correspondant ainsi aux cinq agents bois, feu, métal, eau. L’excitation générale des cinq désirs (wu zhi) est en particulier un des éléments physiopathologiques des folies furieuses (kuang).
- Celui des sept sentiments (qi qing) qui correspond aux mouvements subtils du qi engendrés par les sentiments et à la source des maladies internes.

Définition
Les classifications étiologiques chinoises distinguent communément les maladies d’origine externe, les maladies d’origine interne et les maladies d’origine mi-interne, mi-externe. Les maladies d’origine externe sont attribuées aux six débordements (liu yin) : vent, froid, feu, humidité, sécheresse et canicule. Par contre les maladies d’origine interne sont causées par les sept sentiments (qi qing) ; joie (xi), colère (nu), tristesse (you), souci (si), chagrin (bei), peur (kong), effroi (jing) en les citant dans un ordre d’aggravation du yang vers le yin, cette façon de définir l’étiologie des maladies est ici aussi emblématique et il faut comprendre que c’est la perturbation des mouvements des souffles qui engendre des maladies d’origine externe, lorsque celle-ci se développe de l’extérieur vers l’intérieur, et d’origine interne, lorsqu’elle se développe de l’intérieur vers l’extérieur. Le nombre six, se réfère au macrocosme et le nombre sept symbolise, beaucoup plus que tout autre nombre, l’animation. C’est du mouvement des souffles qu’il s’agit et la santé dépend de leur harmonie. Il est étonnant de constater que le nombre six correspond aux six directions de l’espace montrant par là les six voies ou les six directions (haut, bas, avant, arrière, droite, gauche) par où peut être attaqué l’homme de l’extérieur. De la même façon les maladies internes se développent de l’intérieur vers l’extérieur, mais il y a un mouvement de plus qui correspond à l’ancrage au centre (le cœur) point de départ de tous les mouvements et dont la perturbation correspond manifestement au mouvement d’effroi (jing).

Le nombre sept est un nombre souvent rencontré dans la tradition chinoise : citons les sept étoiles de la grande ourse qui sont les rectrices du monde, les sept diagnostic (qi zhen), les sept planètes qui correspondent à la septième aiguille d’acupuncture (le sept ayant pour but d’accroître l’essence) ; l’âme po qui est chargée des entrées et des sorties avec l’essence a sept âmes, le visage a sept orifices tout comme le cœur dont le radical entre dans la composition de l’idéogramme qing ? qui est composé de deux parties : le cœur ? et jing ?qui signifie la première des cinq couleurs bleu vert, printanier, jeune. Cet idéogramme est donc l’association de quelque chose de printanier ou jeune avec le cœur. Le dictionnaire Ricci donne les définitions suivantes pour qing :
« Sentiment ; sensibilité ; impression ; émotion. Vrai ; réel. Réalité des faits ; faits ; état de chose ; situation ; condition ; circonstances. Inclination (envers) ; affection ; prédilection ; préférence ; faveur ; partialité. Amour (penchant des sexes l’un pour l’autre). Intérêt ; goût ; agrément ; charme. Considération, égards dus (à qqn). Désirs, appétits ; passions ; tendances profondes ».

Parmi les sept sentiments tous contiennent l’idéogramme du cœur sauf deux : la joie (xi) et l’effroi (jing) ; voyons leurs définitions :

Xi ?représente une main qui bat un tambour. Il signifie : « se réjouir. Joie ; bonheur. Heureux ; ravi. Heureux événement (naissance, noce, grossesse, etc…). Aimer ; prendre plaisir à ; se plaire à ; avoir le goût de ».2

Nu ?représente dans sa partie supérieure la servante, l’esclave sur le cœur. Il signifie : « colère ; fureur ; rage. Irrité ; furieux ; emporté ; déchaîné. S’efforcer. Ardemment, faire un effort violent ».2

You ?c’est la tête sur le cœur. Il signifie : « Chagrin ; souci ; tristesse ; mélancolique. Souffrir ; s’affliger. Cause de chagrin ; malheur ; maladie. Deuil, être en deuil ».2

Si ?c’est le cerveau sur le cœur. Il signifie : « Penser ; méditer ; réfléchir. Penser avec affection à ; se remémorer ; garder le souvenir de ; soupirer après. Pensif. Pensée ; idée ; pensée et sentiments ».2

Bei ?en haut la négation, en bas le cœur. Il signifie : « affligé ; peiné ; chagriné ; désolé. S’attrister ; affliction ; douleur. Compatir ; compassion ; commisération ».2

Kong ? la partie supérieure a le sens d’agencer, de faire un travail ouvragé. Il signifie : « craindre ; avoir peur ; redouter. Peur. Effrayer ; faire peur ; intimider. Il se peut que ; peut-être que. Peut-être. De peur que. »2

Jing ?la partie supérieure a le sens de vigilance, de présence aux choses, la partie inférieure désigne le cheval. Il signifie : « frayeur ; épouvante ; effroi ; affolement. Effrayer ; épouvanter ; terrifier ; affoler. S’alarmer ; être sur le qui-vive ; se méfier. Alarmer. Prendre peur, (en parlant d’un cheval) s’emballer. »2

Tels sont les idéogrammes qui servent à qualifier les sept sentiments, mais dans les textes médicaux on rencontre d’autres mots comme ti la crainte, chou l’inquiétude, ju la crainte, fen la colère, etc. ce qui montre que ces sentiments sont avant tout emblématiques de toute activité sentimentale et des mouvements des souffles qu’elle engendre.

Mécanismes
Origine des maladies internes, chacun de ces sentiments est responsable d’un mouvement particulier des souffles. Ainsi la joie harmonise, relâche, détend, assouplit et retarde le souffle. Elle favorise sa circulation et fait qu’il est à l’aise. La colère (nu) fait monter et fait refluer le souffle. La tristesse (you) fait stagner le souffle et bloque sa circulation. Le souci (si) noue le souffle, le ramasse vers le centre et concentre le shen. Le chagrin (bei) consomme le souffle et le fait dépérir. La peur (kong) fait descendre le souffle avec une notion d’effondrement et d’abaissement. L’effroi (jing) désorganise le souffle, le fait aller dans tous les sens et crée la confusion.

Pathologie
Leur pathologie d’écoule de leur mécanisme même et ne va se manifester que lors d’excès de tel ou tel sentiment. Cette pathologie va retentir sur les organes ou les fonctions de l’organisme qui sont l’affinité la plus proche avec tel ou tel mécanisme.

Ainsi la joie (xi) qui élargit les sentiments « fait circuler les rong-wei et met le qi à l’aise » à l’excès elle blesse le yang, va nuire au cœur, au shen et disperser l’esprit qui ne peut plus être retenu. Le cœur étant le maître des organes (zang), elle peut vider les cinq organes. Elle blesse aussi le po (d’où la démence kuang avec assèchement de la peau et altération du teint). La pathologie habituellement décrite dans les excès de joie concerne le cœur avec palpitations, insomnies, trouble de l’esprit avec rires incontrôlables.

La colère (nu) à l’excès fait refluer le souffle vers le haut. Si elle est forte le souffle entraîne le sang avec lui. Ces signes qui correspondent à un reflux du souffle du foie sont : plénitude thoracique et costale, céphalées, vertiges, yeux rouges exorbités, visage rouge, toux, nausées, vomissements, parfois rejet de sang et perte de conscience « jue » si le souffle entraîne le sang avec lui. On dit aussi que la colère égare, qu’elle nuit au foie et au rein, qu’elle blesse la volonté (zhi) créant des troubles de mémoire, des lombalgies et des troubles de l’esprit. Elle blesse le yin à l’inverse de la joie, mais comme celle-ci elle peut vider les cinq organes.

La tristesse (you) à l’excès bloque la circulation des souffles, provoquant sa transformation en feu. Le poumon maître du souffle ne peut plus les faire circuler et le feu produit par l’obstruction endommage le yin du poumon. Le sujet atteint de tristesse est inquiet et préoccupé, a des difficultés à se projeter vers l’avenir. On dit aussi que la tristesse blesse l’idée (yi) et l’âme hun.

Le souci (si) à l’excès provoque une nouure du souffle qui va retentir sur le centre de l’homme c’est-à-dire à la fois sur la rate en nuisant au yang de la rate qui ne peut plus assurer les transports et les transformations, mais aussi sur le cœur, en provoquant une stagnation dans le cœur qui blesse le cœur et le shen. Elle nuit aussi à l’idée (yi) shen de la rate. La symptomatologie concerne donc d’une part les troubles de transport et transformation de la rate avec sensation de plénitude épigastrique voire thoracique, ballonnements, anorexie, selles molles, etc., mais aussi des troubles du sang (atteinte cœur et rate) avec des signes de vide de sang et des troubles de l’esprit (shen et yi) avec état mélancolique, ruminations, obsessions. Le Zhenjiu jiayi jing au chapitre 1 ajoute que les quatre membres sont difficiles à remuer.

Le chagrin (bei) à l’excès « resserre le cœur, déploie les lobes du poumon qui interceptent le foyer supérieur, les rong wei ne peuvent se répandre, il y a échauffement interne qui dissout le qi ».4 Avec la tristesse il blesse l’âme hun et « quand le hun est blessé c’est la folie extravagante (kuang wang), l’essence ne peut être gardée ce qui produit chez l’homme la rétraction des organes sexuels avec des convulsions musculaires et les deux côtés du thorax ne se soulèvent pas »5. Le chagrin nuit aussi aux cinq organes et épuise la vie par l’atteinte préférentielle du poumon qui est le maître des souffles.

La peur (kong) à l’excès « spolie l’essence et bloque le foyer supérieur, le qi rebrousse chemin, distend le foyer inférieur et ne circule plus ». Elle nuit au rein et au foie, blesse l’esprit (shen) et le cœur, elle agite et empêche le recueillement. Elle peut aussi vider les cinq zang par perte de l’essence (jing). Les signes pathologiques se situent essentiellement au niveau du réchauffeur inférieur et des reins avec un état nerveux et angoissé, des incontinences urinaires et des selles et des spermatorrhées (il est probable qu’il faille entendre ces derniers symptômes dans un sens beaucoup plus large comme tout symptômes physique ou psychique qui manifeste une impossibilité de retenir ou de contenir quelque chose dans le bas du corps ou bien comme un manque d’assises psychologique).

L’effroi (jing) en désorganisant le souffle « fait perdre au cœur son appui et l’esprit n’a plus d’attache »5. Il désoriente l’esprit (shen) et fait divaguer la pensée provoquant un état de trouble pouvant aller jusqu’à la confusion mentale. Il y a des angoisses, des palpitations de l’essoufflement, des insomnies. Le retentissement se fait le plus souvent sur vésicule biliaire, l’entraille chargée de la rectitude médiane, voire sur daimai ou sur le cœur.

De plus tout excès d’un sentiment peut se transformer en feu. Le feu dessèche les liquides organiques provoquant la formation de glaires qui peuvent obstruer les orifices du cœur. Le feu attaque aussi le sang provoquant un dégagement du vent et de la chaleur du sang. Le sang s’appauvrit et ne pouvant plus nourrir le cœur, cela provoque des troubles de l’esprit (shen). Comme au début on retrouve donc ici, quelque soit le sentiment, la relation qu’ils établissent avec le cœur, ce qui explique la connotation très psychique des méridiens shaoyin de main et ministre du cœur de main, mais il ne résolvent pas toute la symptomatologie psychique, loin de là !

Soulié de Morant citant Dacheng écrit : « les maladies des sentiments doivent être soignées par les hérauts » (autrement dit les points mu qui sont sur la face antérieure du tronc (zong fu [1 P], tian shu [25 E] etc.).

« Dans toute maladie venant d’un trouble des sept sentiments, l’énergie de l’estomac n’agit plus : san li de jambe » (36 E).

« Amas d’énergie par les sept sentiments. Refoulement d’énergie par les sept sentiments : tche – tcheng (IG) » (zhi sheng 7 IG).

« Refoulement de sentiments et d’idées : chen mo (V) » (shen mai 62 V).

« Toutes les maladies centrales (psychiques) : pae roe (VG) : tonifier si dépression ; disperser si surexcitation ». (Bai hui 20 VG).


Conclusion
Les maladies d’origine interne dépendent du climat que l’homme entretient à l’intérieur de lui-même avec ses pensées, ses affects et ses sentiments. Tout comme les 6 souffles pervers sont la cause des maladies d’origine externe, le déséquilibre des 7 sentiments chargés de l’animation interne conduit à la pathologie. La connaissance des mouvements des souffles à l’interne par l’intermédiaire des 7 sentiments est d’une très grande utilité en pratique pour faire le lien entre les troubles physiques et psychiques, établir un diagnostique et conduire un traitement.

Dr Gilles ANDRÈS