Des Chiffres et des Lettres
Dr Patrick Triadou
Laboratoire Central d'Hématologie, Hôpital Necker
149 rue de Sèvres, 75743 Paris cedex 15. France
Nommer, définir les maladies, prouver lefficacité dune démarche préventive ou thérapeutique sont au centre de lactivité médicale. Les chiffres et les lettres représentent les deux modalités trop évidentes de la transmission de ces savoirs et pouvoir faire. Prouver, asseoir une stratégie de la décision sont aujourdhui des nécessités qui ne doivent pas faire ignorer le rapport au réel créé par le recours à des outils mentaux dont lusage a été validé par lhistoire si bien quils font partie des habitudes que personne ne discute. Cette attitude nest cependant pas évidente et demande à être contextualisée. Cest à lunivers des représentations et de leur construction historique que cette intervention est consacrée.
La question est de cerner les problèmes que pose la volonté de soumettre une représentation de la maladie et du traitement apparue en Chine il y a plus de 2000 ans aux critères de la stratégie de la preuve defficacité aujourdhui en vigueur en Occident. Lessentiel de cette intervention se place en amont de la difficile confrontation des approches de la maladie qui ont été élaborées dans deux cultures qui se sont longtemps ignorées. Plus que de mesurer la taille des compromis diplomatiques à construire pour concilier ces deux regards, il sagit ici de problématiser la nature des quêtes de sens que sous entendent deux démarches.
Le débat pourrait sengager sur le terrain des EBM (Evidence Based Medicine) et de la conception scientifique des critères de jugement de lefficacité thérapeutique. Le champ dapplication des EBM représente approximativement 20% de lactivité médicale. Lhistoire des EBM est intimement liée à lintervention en médecine de la représentation statistique du réel et au recours aux probabilités. Le développement de cette vision statistique et populationnelle est contemporaine de lemploi des statistiques en économie et dans le monde de ladministration. Elle participe à la création de lhabitude de prendre en considération comme réalité prédominante lhomme virtuel biostatistique. Lhomme malade sujet et son histoire disparaissent au profit de lindividualisation de lobjet maladie qui ignore la complexité du premier.
Lutilisation des chiffres pour définir les conditions de la comparaison de deux groupes dindividus bénéficiant de deux approches thérapeutiques supposent lemploi de marqueurs ou dindicateurs considérés comme rendant compte au mieux de la situation à traiter. Le recueil des données qui peuvent être soumises aux tests statistiques impose le choix de marqueurs simples facilement reproductibles bien définis et standardisables, le cholestérol pour les maladies cardio-vasculaires devenues athérosclérose et la densité osseuse équivalent de lostéoporose par exemple. Les tests statistiques définissent de plus les limites de lerreur et non les conditions de laffirmation de la vérité. Ils relèvent surtout de la théorisation de la décision. Ces quelques remarques permettent de cerner le type de connaissance médicale quautorise cette approche. Il nest pas question de faire ici le procès dune approche, mais den souligner les limites et son rapport avec le réel. Lanalyse des résultats parfois discordants ou contradictoires obtenus avec cette méthode à quelques années dintervalle, a conduit à une analyse détaillées des causes de biais. Ils posent, en tout cas clairement le problème de la généralisation de ce savoir à partir dindicateurs retenus comme étant informatifs dune situation pathologique donnée.
Deux dimensions de lacte médical sont en cause : la relation médecin-malade mesurée par le rapport de ce type de connaissance avec lhistoire de lindividu sujet, et le contenu de la réalité médicale mesurée par le rapport de la souffrance avec la théorie biologique. Celleci fournit les indicateurs qui peuvent être plus ou moins globaux.
Lhomme de la biomédecine est lhériter de la conception bernardienne du déterminisme biologique et dune conception statistique définissant la normalité gaussienne ou lefficacité dune thérapie grâce à des tests. Dans la première logique, la représentation de lhomme a été transférée du domaine de lanatomie et de la physiologie à ceux de la physiologie cellulaire et de lanatomie moléculaire. Au cours de ce double cheminement, le sujet, lêtre souffrant a disparu au profit dun construit inscrit dans un vocabulaire relevant de la biologie et dun être virtuel dont les chiffres ont dessiné les contours. Dans le même temps la nosologie a évolué dune classification basée sur les symptômes et des théories générales, comme celle de linflammation, vers des classifications des maladies prenant majoritairement en compte des concepts physiopathologiques issus de la biologie.
Cette évolution historique est à rapprocher du développement de lencadrement administratif de la santé dune part et dune conception de la recherche médicale ignorant le sujet. Plus récemment la logique industrielle dans sa dimension de standardisation et lapproche marketing ont mis laccent sur limportance dun nouvel acteur, le client. Limportation de ce modèle dans le domaine de la santé a fait du patient un client quil convenait de satisfaire. Ce personnage est devenu un consommateur de médecines alternatives convaincu sil faut en croire laugmentation régulière des dépenses de ce secteur de la vie économique en Amérique du Nord et en Europe. Lacupuncture a été rangée dans cette catégorie dexclusion par rapport à la biomédecine.
A défaut de pouvoir trouver une solution ou un sens à son expérience de la maladie dans une offre de soin biotechnique, le patient est parti à la recherche de solutions exotiques mais qui lui fournissent une explication plus satisfaisante de ce quil vit. Ce transfert de la représentation de la souffrance dans une culture qui, dans le cas de la Chine, sest toujours dispensée de penser lêtre a de quoi surprendre.
Le travail de conversion et de mise en forme du savoir médical chinois traditionnel dans une perspective scientifique a largement progressé. Il reste que la conception traditionnelle du réel et de la maladie persiste au fondement de cette médecine. Deux questions viennent à lesprit : existe-t-il une théorie de la connaissance en Chine ? Quels sont les fondements de la représentation du corps et de la maladie dans la médecine chinoise ? Le niveau théorique, tel quil a été défini dans a culture occidentale à partir de lutilisation des mathématiques, quil sagisse des chiffres ou de la géométrie et à partir de lemploi de la langue dans le sens de la définition des termes et de la logique du discours sont restés longtemps absents en Chine.
Les auteurs comme les textes cités en référence dans lhistoire de la pensée chinoise montrent que les Chinois nont pas eu recours à ces moyens pour connaître le monde. Ils se sont orientés vers une prise de conscience en sachant quil était impossible denfermer le réel dans une représentation théorique fixe. Ce pari a débouché sur une utilisation indicielle de la langue dont les caractères fournissaient de manière symbolique des images. La réalité chinoise est dynamique et dialectique. Cette pensée du changement par opposition à notre pensée théorique de létat invariable a pris pour repère le temps quelle a rapproché des marqueurs de lespace pour envisager lordre du monde. Celui-ci est fait de simultanéités et de succession dans le temps.
Les idéogrammes fournissent les images dun monde dont les chiffres donnent les repères de mise en ordre. Le 3 situe lhomme, lieu de réunion des tendances à la manifestation que sont le yin et le yang donnant accès à lindicible principe dordre, le Dao. A partir du 4 se dessine le cadre spatio-temporel lui même mis en rythme par les 4 saisons, les 5 Agents et les 6 Qi climatiques se succédant au cours de lannée. Le 7 et le 8 permettent de compter la longévité de la femme et de lhomme. 10 et 12 sont les branches terrestres et les troncs célestes dun calendrier luni-solaire dont on retrouve la trace avec les 12 méridiens du corps et les 2x5 Agents, autant déléments classificateurs à la base avec le yin et le yang de la théorie des correspondances. Cette approche qui établit une correspondance entre le microcosme et le macrocosme interdit le chemin de lobjectivation, étape indispensable avec la création du niveau théorique pour lélaboration de toute science analytique opérant par réduction du réel. Il est en revanche possible dans la conception chinoise de passer sans discontinuité dun niveau de description à un autre en revenant in fine au couple yin yang.
Le niveau technique de lemploi des chiffres na pas pour autant été négligé. Il existe des unités de mesure pour peser les médicaments comme existe également une utilisation des chiffres pour donner des exemples des opérations mathématiques sans généralisation, ou pour indiquer la technique de lingénieur construisant un pont ou pour imaginer les réflexions de larchitecte érigeant une maison.
Evaluer une pratique médicale vise à tester son efficacité. Cette démarche qui a toute sa cohérence dans le cadre de la représentation contemporaine en Occident de lactivité médicale qui lassimile à un processus de production standardisé, paraît beaucoup plus délicate à manier dans le cadre de la médecine traditionnelle chinoise. Elle oblige à extraire celle ci de son contexte pour la considérer comme une méthode thérapeutique dont il est possible de tester lefficacité à la condition de partir des entités de la nosologie de la biomédecine. A cette condition il faut ajouter la nécessité dune standardisation des méthodes qui éloigne de ladaptation des cadres de traitement aux cas individuels.
Cette confrontation des savoirs est passionnante et doit le rester avec la seule réserve que ces différents regards semblent plus faits pour se compléter que pour se fondre dans une vision banalisée de lhomme devenu un être technique jouant dans une pièce de théâtre dont les seules valeurs seraient de lordre de la production et du monde marchand. Décider demprunter une telle voie serait trahir les leçons de la théorie biologique qui na de cesse de faire léloge de la diversité.